LE MAL ET L'ORDRE DE L'UNIVERS (8)
Certes, dans la mesure où ces maux ne sont pas absolument nécessaires, il serait possible, dans chaque cas particulier, de les éliminer miraculeusement. Cependant, dans une telle hypothèse, outre que le miracle ne serait pas naturel, il devrait se répéter sans cesse. Se répétant ainsi sans fin, il n’y aurait pas d’ordre stable, ni de véritables lois immuables, ce qui ferait disparaître le véritable ordre de la nature. Ainsi, si l’on cherchait à exclure jusqu’aux maux les plus légers, on en tirerait le très grand mal de la privation de cet ordre admirable. Nous voyons donc que, cet ordre étant supposé, la nécessité de bon nombre de ces maux, pour le moins, est quasiment absolue ou métaphysique, ou, comme on dit, hypothétiquement absolue.— Si donc le bien particulier doit être subordonné au bien général, il n’est pas étonnant qu’il soit sacrifié lorsque ce dernier l’exige, surtout s’il l’exige impérieusement. Et si l’ordre lui-même est par nature limité, si les lois et les causes sont par nécessité déficientes, il n’y a rien d’étrange à ce que, dans cet ensemble complexe, celles-ci s’opposent et imposent des sacrifices : l’ordre naturel, tout comme l’ordre moral, exigent qu’il en soit ainsi (1).
Le problème du mal s'éclaircit lorsqu'on constate que « n’importe monde créé serait toujours composé, comme le dit Janet (p. 234), de substances et de causes d'une nature déterminée, qui ne peuvent s'associer que selon une combinaison donnée ; et cette combinaison, quelle qu’elle soit, en vertu de la nécessité même qui est inhérente à la nature des choses, contiendra forcément des désordres et des lacunes analogues à ceux que nous observons dans notre monde. Tant qu’il y aura, dans le temps et dans l’espace, des êtres distincts, limités les uns par les autres, ils seront nécessairement subordonnés les uns aux autres (…). D’où les relations infinies qu’il est impossible à une intelligence finie de suivre dans tous leurs détails ; d’où les anomalies apparentes ou réelles imposées par les conditions générales de l’ensemble ; d’où l’impuissance de chaque chose particulière à atteindre toute sa perfection idéale ; d’où, enfin, le fait que l’idée de perfection est incompatible avec celle de chose finie (…). Tant qu’il y aura des conditions, il y aura des limites et, par conséquent, des causes d’imperfections.
Étant donné qu’il nous est impossible d'embrasser les innombrables relations, subordinations, conditions et limitations auxquelles sont soumis les êtres, il n’y a pas lieu de s’étonner que, bien souvent, nous ne puissions nous expliquer certains maux. Cela ne prouve cependant pas que le problème soit insoluble ; cela prouve seulement notre incapacité à y apporter une solution complète, comme nous pourrions le faire si nous connaissions bien les desseins divins. – Ainsi que l’observe Mivart (pp. 426-428), il ne fait aucun doute que notre connaissance de la nature est extrêmement imparfaite, et qu’elle recèle d’innombrables choses que, faute d’organes aptes à les percevoir, nous ne pouvons même pas imaginer. Ainsi, combien de desseins de l’Auteur de la Nature doivent rester totalement insondables ! C’est pourquoi certains de ces desseins divins, dont nous ne percevons pas l’importance, empêchent d’autres desseins inférieurs de se réaliser tels qu’ils le pourraient sans leur subordination à ces desseins supérieurs (2).
C'est pourquoi, même si le problème du mal pose des difficultés très sérieuses et semble, comme tant d'autres, regorger d'énigmes indéchiffrables, il s'éclaircit néanmoins lorsque l'on voit que cette vie, en tant que vie éphémère, n'est qu'une vie d'épreuves et de tentatives, qui nous offre les moyens d'atteindre le bonheur, mais pas le bonheur complet auquel notre être aspire.
Le même auteur ajoute (p. 429), « nous pouvons comparer les dissonances de cette vie à celles d'un orchestre quand les musiciens affinent et accordent leurs instruments pour jouer une œuvre magistrale. Les dissonances restent des dissonances, mais elles ont leur utilité et s'expliquent par l'harmonie qu'elles préparent. Notre tâche consiste maintenant à accorder les instruments ; la vie est comme de brefs instants qui nous sont laissés pour prendre la note donnée par le maître et harmoniser avec elle les cordes confiées à nos mains (…). Étant certains, comme nous le sommes, que Dieu nous réserve une vie immortelle, où régneront la moralité et la justice, cela doit suffire et largement nous consoler des maux que notre chair est condamnée à hériter. Non seulement chaque mal aura sa récompense, mais affronter le mal comme il se doit, c’est se procurer un bien bien plus grand ; et lorsque nous connaîtrons la raison de tout, nous serons très satisfaits d’avoir dû subir les épreuves qui nous sont échues, et nous verrons combien il nous convenait davantage de les traverser que de les éviter ».
__________
(1) À la célèbre question : « Quelles sont les causes du mal ? », nous répondrons donc que, comme l'enseigne très bien saint Thomas (Somme de théologie, l. q. 49, a. 1), le mal ne peut avoir ni cause formelle ni cause finale : « Quant à la cause formelle, le mal n’en a pas, car il est plutôt une privation de forme. Il en est de même de la cause finale ; car le mal, loin d’avoir une fin, est bien plutôt la privation de l’ordination à la fin requise ». - En tant que privation, il ne suppose pas non plus une cause efficiente directe, car l’effet direct de toute cause est une réalité, et donc un bien ; le mal, en tant que tel, suppose une déficience et non une efficience, selon ce que dit saint Augustin (De Civ. Dei, XII, 7) : « Il n’y a pas de cause efficiente au mal, mais une cause déficiente, parce que le mal n’est pas un effet mais un défaut ». - Cependant, il n’y a pas de privation sans sujet qui soit privé de quelque chose. Dès lors, cette privation ne peut affecter aucun sujet sans une cause qui, indirectement ou accidentellement, le laisse ainsi privé du bien opposé. Ceci peut se produire de trois manières : 1.- Par défaut de l’efficacité même de la cause principale ou d’une cause instrumentale, d’où résulte un effet incomplet ou défectueux. 2.- En raison des obstacles qui, dans le sujet même ou ailleurs, s’opposent à l’action d’une cause par ailleurs parfaite. 3.- Enfin, par l’incompatibilité de certaines perfections relatives, ou d’un grand bien recherché, avec un autre bien moindre préexistant, lequel doit être éliminé lors de l’introduction du nouveau, selon le principe : La génération de l’un implique la corruption de l’autre. - Par ces deux derniers modes, Dieu lui-même peut être cause indirecte de certains maux physiques, tantôt pour produire des biens supérieurs, tantôt à cause des obstacles que le sujet lui-même oppose à son action bienfaisante. - Toute la question se résout à la lumière de ces trois admirables sentences du Docteur angélique : 1.- « Les actions mauvaises, en tant qu’elles sont déficientes, ne viennent pas de Dieu, mais de causes prochaines déficientes » ; 2.- « Compte tenu de la disposition des causes, il est inévitable qu'à un moment donné, l'une d'entre elles entre parfois en conflit avec une autre, par laquelle elle est empêchée » ; « S’il n’y avait pas de causes intermédiaires (causæ mediæ), agissant par la providence divine, il n’y aurait pas d’ordre des causes dans les choses, mais seulement dans leurs effets » (Somme contre les gentils, L . III, chap. 7, 74, 77).
(2) « Dieu, dit A. Godard (Le Positivisme chrétien, 4e éd., p. 41), a pu juger son œuvre bonne, car il la connaissait dans son ensemble ; nous, nous la jugeons comme un simple soldat juge le plan de campagne. – Le monde ne serait abominable que dans l’hypothèse matérialiste, selon laquelle la douleur humaine serait stérile : qu’importe le mal tuberculeux, s’il est condition du bien moral ? Quant au mal moral, il est condition de la liberté. Les souffrances des bêtes sont exceptionnelles, et, à l’état sauvage, infiniment moindres que leurs jouissances (…). La douleur humaine peut toujours être appelée épreuve ou châtiment ; et elle seule fait les forts. Montaigne l’appelle “four pour tempérer les âmes”. Loin d’aller à l’encontre de la Providence, elle en est la plus certaine confirmation. Il n’y a pas de véritable énergie, ni de véritable intellectualité, ni de véritable amour sans douleur (...). Sans mal moral, il n’y a ni tyrans ni martyrs ».
« La possibilité du mal, reconnaît Tiberghien (p. 370), est une condition de la liberté, par conséquent, du mérite et de la dignité de l’homme. C’est en luttant contre le mal que l’homme démontre le mieux sa supériorité morale et s’élève au-dessus des intérêts de la nature sensible. Le véritable héroïsme est la victoire du bien sur le mal. Il serait souverainement injuste d’accuser Dieu du mal que font les hommes ».
ARINTERIANA
Paris - France | 2026 | Tous droits réservés
Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
INFORMATIONS DIVERSES
