LE MAL ET L'ORDRE DE L'UNIVERS (7)
C'est pourquoi saint Augustin estime que la preuve la plus évidente de la souveraineté de Dieu réside dans le fait qu'il laisse à la libre volonté des créatures le pouvoir de se dresser criminellement contre ses desseins souverains ; ce que seul peut consentir Celui qui a assez de pouvoir pour transformer le mal en bien et faire en sorte que les obstacles eux-mêmes favorisent ses fins. « Car Dieu tout-puissant, écrit-il, étant souverainement bon, ne permettrait en aucune façon qu'il existât quelque mal dans ses œuvres, s'il n'était assez puissant et assez bon pour tirer le bien même du mal » (1).
Il n'est certes pas facile de comprendre pourquoi ce qui est supérieur doit parfois être sacrifié au profit de ce qui est inférieur, comme c'est le cas, par exemple, dans le parasitisme. Cela pose sans aucun doute une difficulté sérieuse et très grave dans l'hypothèse des créations indépendantes ; car on ne peut concevoir que Dieu ait directement destiné les animaux supérieurs, et encore moins l'homme lui-même, à servir de nourriture et d'abri aux parasites. Mais cela s'explique très bien, en supposant l'évolution naturelle, par le jeu des causes secondaires défectibles. Les lois en vertu desquelles cette évolution s'opère font que chaque être cherche dans la nature la place qu'il trouve vacante ; c'est pourquoi il arrive parfois que certains sacrifices accidentels du supérieur vers l'inférieur se produisent. Mais c'est précisément là qu'apparaît la subordination réciproque des êtres, en tant que parties intégrantes de l'harmonie universelle du cosmos, et celle de chacun d'entre eux au progrès et au bien général de l'ensemble. Dieu ne provoque pas directement ces maux, mais il peut les permettre et même les provoquer de manière indirecte, comme résultat du jeu complexe des agents chargés de la réalisation de ses admirables plans.
« Dirons-nous, demande Spencer (Evol. y creac. Madrid, 1886, p. 74), que l'homme est, dans le plan divin, destiné à nourrir les parasites, ou que ces êtres inférieurs, incapables de pensée ou de bonheur, ont été créés pour le malheur de l'homme ? Ceux qui prétendent que chaque espèce d'organisme a fait l'objet d'une intention particulière du Créateur doivent choisir entre ces deux termes. Lequel préfèrent-ils ? » Cependant, « selon l'hypothèse de l'évolution, ajoute-t-il (p. 98), ce dilemme ne peut s'appliquer. Lentement mais sûrement, l'évolution réalise une plus grande somme de bonheur, tous les maux n'étant que des conséquences accessoires (…). S'appliquant aussi bien aux formes inférieures qu'aux formes supérieures, elle produit partout une adaptation progressive et assure la survie de la forme la mieux adaptée. Si, au cours de l'opération, les organismes de type inférieur, en se développant, font concurrence à ceux qui correspondent à des types supérieurs, les maux qui en résultent ne constituent qu'une diminution d’avantages. La tendance universelle et nécessaire à la suprématie et à la multiplication des meilleurs, tendance qui dirige tant la création organique dans son ensemble que celle de chaque espèce, ne cesse de réduire le mal produit et tend continuellement à conserver les organismes supérieurs qui, d'une manière ou d'une autre, évitent les invasions des espèces inférieures, en produisant un type qui n'y est pas exposé. Les maux qui accompagnent l'évolution ne cessent de s'éliminer d'eux-mêmes (…). Il est donc évident qu'ils ne supposent pas chez leur auteur une malveillance gratuite » (2). De la sorte, nous voyons comment de la confusion apparente naît l'ordre ; de la lutte et de l'inimitié naissent l'harmonie et l'association, la répartition des êtres bien dotés de manière à ce que chacun occupe la place qui lui convient le mieux, et l'élimination naturelle des êtres imparfaits ou dégénérés qui empêcheraient le progrès (3). Les mêmes défauts du commensalisme et du parasitisme conduisent à l'association bénéfique et à la merveilleuse solidarité et harmonie de la symbiose (4).
Ainsi, les exigences de l'ordre et du bien général réclament parfois — et peut-être plus souvent que nous ne le pensons — par nécessité absolue et irrémédiable, le sacrifice de certains biens particuliers (5). Il ne faut donc pas s'étonner que ces biens soient sacrifiés et que des maux opposés apparaissent, car sans eux, ces biens suprêmes seraient impossibles. Il en résulterait d'autres maux incomparablement plus grands. Dans d'autres cas, l'exigence ne semble pas — du moins à première vue — absolue, mais seulement physiquement ou moralement nécessaire. Cela suffit pour que Dieu ordonne positivement ces maux ainsi nécessaires, s'ils sont physiques ou physiologiques, et les permette négativement, s'ils sont moraux (6).
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(1) S. Augustin, Enchiridion ad Laurentium (ch. 11, §3). Saint Thomas cite ce passage dans la Somme de théologie (Iª, q. 2, a. 3, ad 1) pour établir que « c’est à l’infinie bonté de Dieu que se rattache sa volonté de permettre des maux pour en tirer des biens » (NdT).
(2) « L'un des avantages de l'évolution, dit Leroy (Pour et contre l’Evol. II. p. 41), est d'expliquer rationnellement et naturellement l'existence de types que l'on jugeait à tort imparfaits, ridicules, nuisibles ou pour le moins inutiles. Si la loi de l'évolution fonctionne comme les autres lois naturelles, elle doit également être soumise à des déviances. Elle peut subir, dans son exercice, le choc des causes extérieures et, sous leur influence, produire des types dans lesquels le plan primitif (ou l'idée) est plus ou moins altéré. C'est ainsi que la loi de l'évolution individuelle, bien qu'admirable en soi et dans la quasi-totalité de ses résultats, conduit parfois à certaines déformations que l'hérédité prolonge et même perpétue. Dieu ne restreint pas habituellement l'action des causes secondes ».
(3) « Cette concurrence vitale, avec toutes ses conséquences, reconnaît Strauss (Ant. et n. fe. p. 215), est le levain qui apporte au monde tout mouvement et tout progrès ». « Le mouvement, disait à son tour Lessing, apporte la mort en même temps que la vie ; vaudrait-il mieux qu'il n'y ait ni mort ni mouvement, ou vaut-il mieux qu'ils existent ? »
(4) Cf. 1e, c. 2, art. 2, § B ; Vuillemin, Biol. Végét., pp. 337.
(5) « Bien que toutes choses dépendent de Dieu, comme de leur cause première, laquelle, en agissant n’obéit à aucune nécessité, hors de ce qu’il s’est proposé à lui-même de réaliser, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait dans les choses aucune nécessité absolue et que nous devions reconnaître que tout est contingent. (…) De ce que les choses créées procèdent dans l'être de par la volonté divine, elles doivent être telles que Dieu a voulu qu'elles fussent » (Somme contre les gentils, L. II, chap. 30). C'est pourquoi, selon le même Saint Docteur (Ib., chap. 28-29), « il existe pour Dieu, comme le fait remarquer Pesch (Arc. II, p. 415), en conséquence de sa libre résolution, une sorte d'obligation de donner aux choses ce qui est nécessaire à l'existence qu'il leur avait destinée. Si Dieu voulait un tout déterminé, il devait également produire parties nécessaires à ce tout. S'il voulait des espèces déterminées d'êtres, il devait également veiller à procurer les éléments indispensables à l'existence de ces espèces (…). Dieu ne pouvait pas non plus ne pas tout faire conformément aux règles de son intelligence ni créer ce qu’il a créé autrement que selon les schémas logico-ontologiques de son intelligence ».
« Même le plan des êtres individuels, remarque le sage jésuite (ib. I, p. 2S2), est tracé avec une nécessité rationnelle. Car si l'on considère l'ordre de l'univers qui doit être constitué par l'action de toutes choses, il faut admettre qu'il y a une certaine nécessité dans les plans des différentes choses du monde. Tout comme la construction d'une maison nécessite tant de poutres, de planches et de pierres, de même l'édifice du monde, une fois projeté, a rendu nécessaire la création de choses naturelles ayant les propriétés qui, en effet, existent... La nature des différentes choses est nécessaire par rapport à l'univers, c'est-à-dire à l'édifice qui les requière comme des parties intégrantes de lui-même. — D'où il s'ensuit que « les propriétés des choses sont aussi nécessaires que l'ordre du monde qui en résulte. » « Les choses sont telles qu'elles sont, et non autrement », car « c'est ce qu'exige la constitution de l'univers ». « Combien de contradictions objectives que nous ignorons, s'exclame Mivart (p. 410), peuvent rendre irrationnelles et donc impossibles de nombreuses actions qui nous sembleraient appropriées pour atteindre rapidement la perfection ! Il est absurde que coexistent certaines choses qui, séparément, seraient possibles. De même, il y a peut-être une contradiction dans le fait que ce qui donne une véritable valeur à cette vie puisse exister dans un univers où les actions non nuisibles n'ont pas leur place ».
(6) « Le bien de l’ensemble, comme le dit ce même saint docteur (C. Gent. 1.3, ch. 71), prime sur le bien de la partie : il appartient donc au gouverneur prudent de passer outre à certains défauts de bonté dans la partie, afin qu’il y ait un accroissement de bonté dans l’ensemble (...). SI le mal était retiré de certaines parties de l’univers, une grande partie de la perfection de l’ensemble serait perdue, dont la beauté découle de l’union ordonnée du bien et du mal, puisque le mal naît d’un bien déficient ; pourtant, de celles-ci découlent certaines choses bonnes par la providence du gouverneur, tout comme l’interposition du silence rend une chanson douce : c’est pourquoi, par la providence divine, le mal n’aurait pas dû être exclu des choses. »
Il doit donc y avoir de la variété, de la subordination et des êtres faillibles ; car « s’il y avait une égalité absolue entre les choses », comme le remarque le même saint (ibid.), « il n’y aurait qu’un seul bien créé ; ce qui, manifestement, porte atteinte à la perfection des créatures ». Le degré supérieur de bonté est celui où quelque chose est si bon qu’il ne peut s’écarter de la bonté ; le degré inférieur est celui où l’on peut s’écarter de la bonté. Par conséquent, la perfection de l’univers requiert ces deux degrés de bonté. Il appartient toutefois à la providence du gouverneur de préserver la perfection dans les choses qu’il gouverne, et non de la diminuer. Par conséquent, il n’appartient pas à la providence divine d’exclure entièrement des choses la possibilité de s’écarter du bien. Cette possibilité, cependant, s’accompagne du mal ; car ce qui peut échouer, échoue parfois ».
ARINTERIANA
Paris - France | 2026 | Tous droits réservés
Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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