LE MAL ET L'ORDRE DE L'UNIVERS (9)
En revanche, pour l'incrédule qui ne s'intéresse qu'au présent et qui exige des êtres matériels et éphémères davantage qu'ils ne peuvent lui apporter, il ne fait aucun doute que le problème du mal est sans solution. En effet, en voulant considérer comme une fin ultime ce qui n’est qu’un simple moyen, en cherchant toute sa paix et son bonheur dans cette vie éphémère faite d’épreuves, il est désorienté et aveuglé. Il se rend incapable de résoudre ce problème, et quelles que soient les solutions qu’il prétend lui apporter, toutes s’avéreront vaines.
« Si l’on ne considère la vie que dans son évolution terrestre, dit Mano (Pessim. p. 60), elle reste inexplicable et semble même mauvaise ; on comprend alors que, pour ceux qui n’ont plus d’autres espoirs, le pessimisme et le désespoir soient le seul refuge. Si les cieux sont vides, la terre est dépourvue de sens, et la vie semble n’être qu’une sinistre cruauté ». – Cependant, comme le remarque le philosophe lui-même (p. 57 et ss), l’explication chrétienne de la douleur et des maux de cette vie dissipe les énigmes et remplit tout de lumière. « Tout notre être se jette dans les bras de l’espérance, et à juste titre, puisque nous sommes nés pour le bonheur. S’il nous est impossible de le trouver parfait autour de nous, c’est parce que notre existence actuelle n’est qu’un temps d’épreuve. Le plaisir est le stimulant de la vie, la guirlande de roses qui rend attrayante l’austérité du devoir ; mais ce n’est pas la fin. La science est un moyen ; mais savoir sans aimer, connaître sans se sacrifier, c’est la mort de l’âme (…). Le cœur recherche des affections solides et durables, et il ne trouve souvent que des déceptions et des mensonges, car il doit placer plus haut l'objet de son amour ; il aspire à un bonheur éternel, à un bonheur sans limites, et ne peut s'empêcher de se tromper s'il s'attache à des êtres par nature périssables et éphémères. La vie ne sert donc que de moyen pour atteindre une fin plus élevée, une autre vie supérieure, où nous ne connaîtrons plus cette alternance d’ombres et de lumières, de souffrances et de joies, qui est le sort qui nous est réservé dans notre condition présente.
« Hors de cette conception intégrale de la vie, tous les systèmes verront leurs conclusions s'effondrer. Le pessimisme, sous quelque forme qu’il se présente, répugne à nos plus vives aspirations, et il est démenti par les faits, par le témoignage de la conscience et le bon sens populaire. – L’optimisme ne peut pas rendre compte des maux de la vie, et il est contraint de ne rien expliquer… ou de tomber dans le pessimisme. Ainsi, l’optimisme scientifique qui, grisé par les conquêtes de la science, prédit un avenir de progrès et de liberté, de bien-être incomparable, un âge d’or du monde régénéré par la science, ne peut dissimuler un pessimisme intime. – Supposons, en effet, que tout ce progrès rêvé vienne à se réaliser ; il ne parviendra jamais à empêcher la mort des individus, laquelle gâchera toujours tous les plaisirs et paraîtra d’autant plus cruelle que le bonheur dont on jouissait été plus grand. La vie même de la Terre est condamnée à périr dans un délai relativement proche et, avec elle, toutes les joies terrestres périront nécessairement (1).
Admettons néanmoins que certains qui viendront après nous parviennent un jour à être heureux, cela ne suffira pas à consoler ceux, nombreux qui, entre-temps, n’auront eu d’autre choix que d’être malheureux. « Qui nous donnera la force de nous résigner à notre modeste métier d’ouvriers du progrès, et d’être les déshérités du présent pour préparer aux élus de demain un monde auquel nous ne participerons pas ? »
L’abnégation désintéressée est assurément une chose admirable ; mais à condition qu’elle ne soit pas irrationnelle et supérieure à nos forces, comme celle qu’on nous demanderait ici. Pour être rationnelle, elle doit être juste. Or elle ne l’est pas si elle n’est pas en soi ordonnée à recevoir un jour la récompense qui lui est due. « Toute théorie qui méconnaît des droits imprescriptibles peut être déclarée a priori fausse. L'individu a droit au bonheur personnel ; je peux, certes, me sacrifier pour une grande idée, mais ce sacrifice n'aura de valeur ni de mérite que dans la mesure où il est librement (et raisonnablement) accepté ; si on me l'impose, alors c'est de la pure cruauté. Il faut que le problème du prix de la vie et de la valeur du monde trouve chez chaque individu une solution particulière et personnelle, et que l’idéal proposé soit le même pour tous et à la portée de tous en tout temps et en tout lieu ».
« Sacrifier, dit à juste titre Ollé-Laprune (Théorie de la vie, p. 236), les individus à l’ensemble et à quelques privilégiés, est une théorie aristocratique qui oublie que chacun des hommes, en tant qu’être moral, a une valeur en soi, doit être pris en compte pour lui-même, et ne peut être réduit à un pur et simple moyen » (2). - « Seul le christianisme, poursuit Mano, nous explique donc la totalité de la vie. Il ne méconnaît ni les droits de l’individu ni nos aspirations naturelles. La douleur nous est présentée (…) comme une épreuve, qui joue un rôle fondamental dans la vie (...) (3). Replacée dans son tableau d’ensemble, l’existence retrouve toute sa valeur (…). La beauté de l’idéal entrevu et la certitude de la fin promise nous redonnent vie. Les douleurs passagères ne sont plus que des occasions de mérite, et les larmes sont plus douces pour le disciple de Celui qui a dit : “Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés”. Nous savons qu’il faut travailler, lutter et souffrir ; mais nous savons aussi qu’après le travail, nous jouirons du repos ; après la lutte viendra la paix, et après les ombres et les angoisses, la plénitude inébranlable de la lumière et de la vie ». ❧
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(1) De plus, Hartmann n'a pas tort de dire que ce bonheur qui nous est proposé au nom du progrès se révèle par la suite n'être qu'une pure illusion, et la pire de toutes les illusions, car il s'évanouit toujours à mesure qu'on l'atteint. Le premier résultat du progrès est d'attiser les désirs, d'exciter et d'aiguiser la sensibilité et de multiplier les besoins dans une proportion bien supérieure aux moyens de les satisfaire, ce qui fait qu'au lieu de mettre fin à la souffrance, il augmente la capacité et la nécessité de la souffrance.
(2) Selon Renan (Dial, philos., p. 42-46), la nature, en poursuivant ses fins, nous entraîne par des ruses et des tromperies et nous oblige à être les jouets de ses manœuvres machiavéliques ; mais le remède consiste à nous y livrer librement et à devenir les complices volontaires de sa malice. « Prêtons-nous, dit-il, aux caprices de la nature, laissons-nous volontairement tromper par son machiavélisme, entrons dans ses desseins, résignons-nous. » — Mais est-ce moral ? Est-ce raisonnable ? Est-ce même possible ? Si la véritable résignation chrétienne est si rare et si coûteuse, malgré la grâce qui nous aide et nous fortifie, et malgré les fermes espoirs qui nous encouragent, qui, sinon un insensé, pourrait se résigner à être à la fois complice et victime de ces fins maquiavéliques ?
(3) Combien est salutaire cette souffrance ! s'exclame Ollé-Laprune (op. cit., p. 185). Elle nous détache des choses qui ne suffisent pas à remplir notre cœur, et suscite au plus profond de notre être des énergies insoupçonnées. Sans elle, nous resterions tous éternellement des enfants ; il faut souffrir pour devenir des hommes. »
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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