DÉVELOPPEMENT ET VITALITÉ DE L'ÉGLISE (8)
11.- Cependant nous pouvons et nous devons tous prendre part à ce progrès, bien qu’il s’effectue toujours sous la direction de l’autorité, en faisant en sorte, selon la mesure de nos moyens, de favoriser en toutes choses les intérêts suprêmes de la divine Vérité et en travaillant, selon notre état, à accroitre les trésors de la Sagesse céleste. En effet, il nous est demandé à tous de contribuer à l’édification commune (1) par tous les dons que nous avons reçus (1 Pierre, 4,10), très spécialement par la charité (Éphésiens 4, 2-16), laquelle édifie véritablement en tout (1 Corinthiens 8,1 ; 12,7 ; 14,3,12), y compris dans l’ordre doctrinal. Il n’est pas douteux – comme le relevait le Vénérable Louis de Blois (2) – qu’un cœur embrasé d’amour divin peut donner à une petite vieille analphabète une connaissance plus parfaite des choses célestes que tout ce qu’un théologien, si renommé soit-il, a pu acquérir par la seule spéculation. Cette plus grande connaissance – sans la manifestation de laquelle, selon sainte Catherine de Gênes (3), il n’y aurait sur la terre que confusion et mensonge - ne peut rester emprisonnée dans l’âme. Comme si cette dernière avait en soi un volcan qui la consumait jusqu’aux os et la faisait défaillir (Jérémie 20,9), sans pouvoir résister à ses ardeurs, elle se répandra en affections et en paroles enflammées, en vives étincelles d’amour qui illumineront, embraseront et se propageront par vagues de lumière et de feu, irradiant cette lumière vitale, dont sainte Madeleine de Pazzi (4) disait qu’elle illumine et vivifie toute l’âme, ses pensées, ses sentiments, ses actions et ses paroles. Ainsi se produit l’expansion vitale des nouvelles dévotions et des nouvelles inventions de l’amour. Issues de cœurs emplis de lumière, elles deviennent autant de sources de doctrine, dont s’écoule une eau de sagesse salutaire qui féconde l’Église. Les âmes emplies d’amour, à la ressemblance de l’écrivain sacré, ne cessent de la sorte d’offrir au divin Amant les fruits anciens et nouveaux de l’agréable jardin de leurs cœurs : « A nos portes sont tous les meilleurs fruits. Les nouveaux comme les anciens, je les ai réservés pour toi, mon bien-aimé » (Cantique, 7,13).
Ceux qui ne participent en rien de cette ardeur vitale et qui, endurcis, résistent à recevoir de si saintes influences, ont beau répandre apparemment beaucoup de lumière par leurs froides spéculations, il s’agit en réalité d’une lumière stérilisée ou athermique, qui assombrit plus qu’elle n’éclaire : parce qu’il ne s’agit pas d’une lumière de vie, ni d’une parole de charité qui édifie, mais bien plutôt d’une vaine « science qui enfle » (1 Corinthiens 8,1) (5). Voilà pourquoi ces éternels disputeurs sont aussi les contradicteurs nés de ces nouveaux accroissements de lumière et de vie, manifestant ainsi à quel point ils sont loin d’être des « scribes versés dans les choses du Royaume du Dieu », ne s’entendant qu’à présenter ce qui est ancien, d’une manière rébarbative, faute de pouvoir apporter les attraits de la bonne nouveauté, des sentiments et de la vie (6). De la sorte ils ne peuvent que contribuer à ce que se répande un esprit mondain de froideur et d’indifférence (7).
12.- Lorsqu'on n'apprécie pas vraiment une chose, on ne lui accorde pas beaucoup d'importance pratique. Or on a généralement tendance à vivre en fonction de ce qui présente le plus d'intérêt sur le plan pratique. Il s'ensuit qu'en cas de crise, les théories qui s'opposent à notre propre conduite commencent elles-mêmes à vaciller. Voilà pourquoi les jeunes sans expérience, qui n’ont reçu qu’une certaine éducation théorique, et ne sentent pas de manière vivante les choses de Dieu, sont aujourd’hui en grand danger de perdre la foi ou de tomber dans l’une ou l’autre des erreurs modernes. Cette insensibilité, qui confine à l’indifférence, est une disposition matérielle au modernisme théologique, dont la récente explosion était préparée depuis bien longtemps.
Depuis que la véritable scolastique est tombée en décadence et que les merveilleuses constructions des grands Maîtres — fondées sur l’Écriture, la Tradition et le sentiment vivant de la piété de l’Église — se sont vu substituer tant de subtilités et de vaines spéculations qui, tout en prétendant apporter une solution à tout (8), ne reposent sur aucune certitude et ne servent à rien (n’ayant souvent d’autre appui que la sagacité, l’appréciation et le goût de l’auteur, ni d’autre but que celui de satisfaire la pure curiosité), la séparation s’est accentuée — jusqu’à tourner parfois à l’opposition — entre la théologie dogmatique et la mystique.
Jusqu’alors, pourtant, ces dernières avaient été maintenues, sinon totalement unies, du moins bien associées, comme sciences complémentaires. Il en est résulté cette aridité croissante que les protestants ont voulu faire ressortir ou exagérer en un spéculativisme qu’ils ont ensuite attribué, d’une manière générale, au « dogmatisme romain ». Comme si la Mystique, si pleine de vie et de sentiment, n’était pas de la théologie catholique, et comme si la séparation introduite par les bons maîtres entre elle et la dogmatique constituait une exclusion et non pas une simple division du travail, ordonnée à produire de meilleurs résultats se complétant mutuellement (8).
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(1) « Ce ne sont donc pas seulement les hommes revêtus du sacerdoce, mais tous les fidèles sans exception qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes : non pas, certes, chacun au gré de ses vues et de ses tendances, mais toujours sous la direction et selon la volonté des évêques, car le droit de commander, d'enseigner, de diriger n'appartient dans l'Église à personne autre qu'à vous, établis par l'Esprit-Saint pour régir l'Église de Dieu » (s. Pie X, Encyl. E supremi apostolatus, 4 octobre 1903). « Nous voudrions stimuler le zèle de tous – ajoutait-il – pour que chacun, selon sa condition et ses forces, contribue à l’œuvre de restauration chrétienne » (Encycl. Editae saepe, 26 mai 1910, n. 23).
(2) Cf. Institutio spirit., c. 1, n. 3 ; cf. Thomas d’Aquin, Contra gentes, I, c. 6 ; Somme de théologie, IIa IIae, q. 171, prol. ; Garrigou-Lagrange, Le sens commun, la philosophie de l’être et les formules dogmatiques, II P. c. 3, § 5.
(3)Cf. Dialogue, III, 12.
(4) Cf. Œuvres, III P, c. 5.
(5) « Certains sont des lampes seulement dans la mesure où ils exercent une charge, mais quant aux effets, ils sont éteints. Car de même qu’une lampe ne peut briller que si on l’allume, de même la lampe de l’âme ne donne de lumière que si elle brûle après avoir été allumée au feu de la charité. Voilà pourquoi le feu précède la lumière. C’est par le feu de la charité qu’est donnée la connaissance de la vérité » (s. Thomas d’Aquin, In Ev. Joan. V, lect. 6 ; cf. s Jean de la Croix, Le Cantique spirituel, anot. au chant 29).
(6)« Les vrais réformateurs comprennent cela très clairement. Ils ne tuent pas la fleur pour sauver la racine. C'est-à-dire, qu’ils n’introduisent pas de divorce entre la foi et la sainteté. Ils cultivent au contraire les deux, les embrasant l’un et l’autre du feu de la charité, qui est “le lien de la perfection” (Col. 3,14). Obéissant à l'Apôtre, ils “garder le dépôt” (1 Tim. 6,20). Loin d’obscurcir ou de diminuer sa lumière devant les nations, ils répandent au loin et abondamment les plus salutaires eaux de vérité et de vie qui jaillissent de cette source. Ils combinent théorie et pratique. Par la première, ils sont prêts à résister à la “mascarade de l'erreur” et, par la seconde, ils appliquent les commandements à l'activité morale. De cette manière, ils emploient tous les moyens appropriés et nécessaires pour atteindre la fin, à savoir, l’éradication du péché et le perfectionnement “des saints pour l'œuvre du ministère, pour l'édification du corps du Christ” (Eph. 4,12). C'est précisément à cette fin que tendent tous les statuts, les canons, les lois des Pères et des Conciles. C’est ce à quoi sont ordonnés tous les moyens d’enseignement, de gouvernement, de sanctification, des organismes de bienfaisance de toutes sortes. C’est à cela que tendent toute la discipline et toute l’action l'Église. Lorsqu’un vrai fils de l'Église s’engage à se réformer soi-même et à réformer les autres, il fixe ses yeux et son cœur sur de tels maîtres de la foi et de la vertu » (s. Pie X, Encycl. Editae Saepe, 26 mai 1910). Le lecteur curieux ne manquera d’être frappé par les profondes différences existant entre les versions italienne et anglaise de ce texte (NdT).
(7) Cf. s. Louis Grignon de Montfort, La vraie dévotion à la sainte Vierge, I, II.
(8) « Aujourd’hui les considérations morales et pieuses sont laissées à la théologie ascétique, tandis que la dogmatique se réserve le domaine de la spéculation. Pourtant, elles relèvent toujours de la doctrine catholique. Les Pères ne connaissaient pas cette séparation qui allait s’introduire avec le progrès même de la science sacrée ; et ils ont eu le mérite de nous donner une doctrine peut-être moins didactique, mais plus vivante. Il y a une différence de méthode et non une opposition de principes » (cf. Rivière, La Rédempt., c. 15, IV).
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
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