DÉVELOPPEMENT ET VITALITÉ DE L'ÉGLISE (9)
Si injuste et si vaine que soit cette accusation des Protestants, elle n’est pas totalement infondée. Le fait est que, comme le déploraient abondamment les Vénérables Blosius, Grenade et Fr. Bartholomé des Martyrs [cf. Compendium mysticae doctrinae, cap. 15], une certaine aversion ou une certaine inaptitude à la mystique s’est généralisée parmi ces théologiens décadents. Tout adonnés au pur spéculativisme, et ne se préoccupant que de trouver un “moyen”, ils ont ainsi contribué à ce que la mystique tombe progressivement dans l’oubli, voire dans le mépris. Combien parmi eux ont dédaigné et dédaignent encore, malheureusement, de l’étudier, comme si elle ne les intéressait en rien ou comme si elle n’était pas digne de leur esprit ? Combien sont ainsi conduits à ignorer totalement ce qu’ils ont le plus besoin de savoir pour leur propre profit et celui des âmes dont ils ont la charge (1) ? Combien, qui passent pourtant pour des « maîtres en Israël », s’étonnent, comme si c’était pour eux la première fois, d’entendre parler des voies et des œuvres de l’Esprit et de toute cette merveilleuse rénovation qu’il produit dans les âmes fidèles (Jn 3, 3-10) ?
Lorsque cette science des voies de Dieu est oubliée, bien des signes du rejet de Dieu ne tardent malheureusement pas à se manifester : « Puisque toi, tu as rejeté la connaissance, je te rejetterai de mon sacerdoce » (Os. 4,6). Les chemins détournés sont alors largement ouverts, d’autant plus dangereux qu’ils paraissent plus sûrs aux « aveugles qui conduisent d’autres aveugles » (Mt. 15,14). Cette ignorance fréquente, l’attiédissement de la piété qu’elle engendre et le goût de spéculer pour spéculer, préféré à la recherche de ce qui est le plus nécessaire, ont provoqué d’innombrables manquements à la charité. Au lieu d’être employé à faire resplendir l’Église et à faire triompher la vérité catholique, comme s’y sont employés notamment les Pères latins, un temps considérable a été misérablement perdu en querelles d’écoles, où se sont épuisées en vain les énergies de grands génies (2).
Les différentes écoles sont là pour mieux promouvoir l’édification commune, et non pas pour désédifier, ni pour se détruire mutuellement (3). Leur objet est de se corriger et de se compléter, afin de mettre ensemble en lumière les différents aspects de la vérité intégrale, chacune selon son point de vue, à l’exclusion de tout exclusivisme. Ces exclusivismes apparaissent lorsqu’une école, plus soucieuse de ses propres vues que de celles de Jésus-Christ (4), exalte à l’excès ce qui est proprement humain en elle pour le faire triompher à tout prix, quitte à blesser les autres et à nuire au bien commun. Seul Jésus-Christ est la pure vérité libératrice, contre laquelle nous ne pouvons rien (5), et sans laquelle, quoi que nous prétendions savoir, nous marchons dans les ténèbres (6).
Comme le déplorait déjà sévèrement Melchor Cano (7), voilà bien longtemps que l’on discute et que l’on défend avec ardeur une foule de subtilités tandis que les ennemis se préparent à donner de formidables assauts contre l’essentiel. Ainsi, avec le temps, le goût étant corrompu, s’est progressivement perdu l’attrait de l’étude de l’Écriture et de la Tradition, des saints Pères et des auteurs spirituels. Le sens du surnaturel s’étant émoussé à mesure qu’augmentait l'intérêt pour les subtilités purement rationnelles, il est ainsi devenu de plus en plus difficile de discerner et de réfuter les errements croissants de la raison dévoyée qui se déchristianisait peu à peu.
13.- On sait qu’une fois calmée l’ardeur des grandes luttes contre le protestantisme, au cours desquelles nos théologiens se sont tellement illustrés, l’enseignement théologique a commencé en quelque sorte à être désorienté, avant d’entrer dans une longue période de prostration et de décadence. Alors que les effets du libre examen répandaient le rationalisme, le naturalisme et l’indifférentisme de toutes parts, sans rencontrer aucun obstacle, et que les sécheresses du jansénisme préparaient le terrain à l’épidémie qui se répandait, les ouvrages nouveaux, outre qu’ils étaient parfois plus ou moins contaminés eux-mêmes, contenaient à peine de quoi susciter le vif sentiment de la foi et le sens de la sublime dignité du chrétien, comme le faisaient les Saints Pères, pour opposer un obstacle solide à la propagation de l’impiété (8). Ces ouvrages traitaient de mille subtilités d’école, qui ne conduisaient à rien, et l’on y rencontrait difficilement une seule page traitant du fond même de la vie surnaturelle, exposant la doctrine purement catholique que nous devons tous admettre et que nous devons tous avoir bien présente à l’esprit pour notre édification et celle de notre prochain (9).
Dans le même temps, les subtilités curieuses et les excessives abstractions de la raison ratiocinante tendaient à faire ressortir exagérément, et de manière trop humaine, des formes rigides et strictes de l’Église, au point de compromettre et d’obscurcir sa plasticité vitale, alors que cette dernière est son aspect le plus susceptible de captiver et d’attirer les mentalités modernes. Celles-ci, en effet, malgré la multitude de leurs dévoiements, et par une sorte d’intuition instinctive et salutaire, manifestent de grands désirs de vie et de progrès et se montrent hostiles à tout ce qui indique l’inertie et l’immobilité.
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(1) « Les pasteurs selon mon cœur (…) vous conduiront sagement » (Jérémie 3,15). « Les lèvres du prêtre doivent garder la sagesse, et de sa bouche doit sortir la doctrine » (Malachie 2,7).
(2) « L'ancienne Église latine n'a jamais spéculé sur ses croyances pour le seul goût de spéculer ; mais seulement pour s'édifier ou les défendre » (cf. Tixeront, Hist. dogm. II, chap. 9, § 1).
(3) Cf. A. Gardeil, Le donné révélé et la théologie, pp. 271, 279.
(4) « Malheureusement, les sophistes - déplorait déjà Clément d’Alexandrie - s’emparant de quelques éléments de vérité, les mélangent à leurs inventions humaines et à leurs artifices, et se glorifient d’appartenir à une école plutôt qu’à l’Église » (cf. Stromat. 7,15). « Les hérétiques entrelacent Jésus-Christ et leurs propres spéculations » disait saint Ignace (cf. Trall. 6,2). « Chacun - ajoutait saint Irénée - tordant la norme de la vérité, n’a pas honte de se prêcher soi-même » (cf. Adv. haeres. 3,3). Voir Melchor Cano, De locis, 8, 1 et 4.
(5) « Nous n'avons aucun pouvoir contre la vérité ; nous n'en avons que pour la vérité » (2 Cor. 13,8). « Abandonnons donc nos préoccupations vaines et vides et revenons à la glorieuse et vénérable règle de notre tradition » (1 Clément, 7,2).
(6) « La volonté créée n’est pas lumière ni règle de vérité ; elle participe seulement de la lumière ; c’est pourquoi communiquer les choses qui dépendent de la volonté créée, en tant que telle, ce n’est pas illuminer. Il n’importe pas en effet à la perfection de mon intelligence de savoir ce que tu veux ou ce que tu comprends ; ce qui importe à mon intelligence c’est de connaître la vérité des choses » (s. Thomas d’Aquin, Somme de théologie, I, q. 107, a. 2).
(7) De locis, IX, chap. 1 et 7.
(8) Cf. Bellamy, La théologie catholique au XIXe s., chap. 11, I.
(9) Cf. Bellamy, loc. cit.
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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