DÉVELOPPEMENT ET VITALITÉ DE L'ÉGLISE (7)
En ne faisant pas toujours droit, comme il le faudrait, à une légitime nouveauté d’expression et en ne présentant pas toujours la beauté de ce qu’il y a d’ineffable dans la vérité éternelle, on en est venu peu à peu à faire passer un certain nombre de gens de l’indifférence religieuse à cette haine aujourd’hui si répandue contre le “surnaturel”, à cette plaie du naturalisme qui étouffe et abrutit et dont la contagion se répand partout. L’influence naturaliste apparaît parfois jusque dans le langage d’un grand nombre de personnes qui passent pourtant pour être de bons catholiques et - ce qui est plus lamentable encore - dans le langage des ecclésiastiques. Il en est ainsi de ceux qui ont désormais honte de parler de miracles, parce que ce serait « peu scientifique », et qui ne voient plus en tout, comme ils le devraient - jusque dans les événements les plus humbles - les amoureuses dispositions du Père céleste, perdant ainsi de vue, par la même occasion, l’esprit filial avec lequel ils devraient les recevoir pour accomplir fidèlement, en privé comme en public, la mission très spéciale qui leur a été confiée.
Ce défaut de don de science fait perdre le vrai sens de la réalité et jusqu’à la capacité même, dans la pratique, d’offrir la vérité sous tous ses aspects et selon ce qui convient le mieux en chaque cas. Celui qui ne sait présenter que l’ancien sans rien de nouveau, ou l’inverse, quoi qu’il en pense, n’est pas un scribe versé dans les choses du royaume de Dieu. S’il l’était, il tirerait avec sagesse de l’inépuisable trésor de la divine Tradition le nouveau de l’ancien (Matthieu 13, 52) ; d’abord le nouveau, selon l’ordre des choses, qui attire davantage, mais sans omettre ce sans quoi il n’est rien : «Nova et vetera». Il se garderait également d’enfermer le vin nouveau - celui des progrès légitimes - dans des outres si vieilles et si usées qu’elles le gâtent ou le gaspillent faute de pouvoir le contenir sans qu’il ne se corrompe (Luc 5, 37). « Le vin nouveau doit être mis dans de nouvelles outres » (Marc 2, 22).
Ainsi, il ne suffit pas qu’une chose soit ou paraisse nouvelle pour qu’on doive la tenir pour mauvaise ou suspecte ; toutes les grandes rénovations, les inventions ou les institutions par lesquelles Dieu est venu au secours de son Église, ont commencé comme des nouveautés, et, de fait, elles furent dénoncées comme telles par les paresseux et les pusillanimes (1). Il est donc nécessaire de les examiner et de les éprouver pour en retenir ce qui est bon (1 Thess. 5, 21). Ce bon et ce nouveau dont nous avons tant besoin - au regard des conditions nouvelles de la vie - les cœurs assoiffés de justice les sentent ou les pressentent bien avant les intelligences curieuses et subtiles qui ne veulent rien voir qu’à force de syllogismes ou, ce qui est pire, selon de pauvres visées humaines, toujours si disproportionnées et si éloignées des pensées divines (2).
Une réaction excessive au sentimentalisme protestant et à ses variations illimitées a conduit à ajouter fort souvent à l’aridité abstraite une immobilité et une insensibilité extrêmes et, avec elles, la propension croissante à résister, comme à des nouveautés pernicieuses, aux nouvelles dévotions et aux institutions qui sont engendrées par la piété chrétienne, lesquelles, légitimes, sont toujours des foyers de lumière et de vie par lesquels le souverain Esprit de révélation et de sanctification renouvelle et rajeunit l’Église. Les cœurs purs, dont les yeux sont déjà bien éclairés, sont incontestablement ceux qui peuvent le mieux sentir et pénétrer - unis aux plus augustes et aux plus cachés des mystères qui leur sont réservés (3) - les virtualités latentes du royaume de Dieu, parce qu’ils possèdent pour cela l’Esprit qui sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu (1 Cor. 2, 10). À la lecture fidèle du véritable Livre de vie « en lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse céleste », ils progressent peu à peu dans la connaissance « des suréminentes grandeurs de Jésus-Christ qui ne peuvent s’exprimer par des paroles humaines et dépassent toute science » (Eph. 1, 17-19 ; 3, 16-19). Eux savent « combien sont grandes les ineffables douceurs réservées à ceux qui craignent Dieu » (Ps. 30, 20) et connaissent ces merveilles divines dont saint Thomas dit qu’elles « ne peuvent être vues que de ceux qui les ont déjà savourées ; c’est pourquoi il est écrit : Goûtez et voyez » (in Ps. 33). Ainsi l’amour divin communique aux âmes simples une puissance intuition et une sagesse admirable, dont manquent ceux qui se présument sages et discrets (Mt 11, 25) (4). Elles trouvent dans la sublime folie de la Croix la véritable science et la véritable prudence, devant lesquelles toutes les autres, quelque lumière et quelque secours qu’elles apportent, sont folie et ignorance (5).
Ainsi, comme les saints, elles sentent et même pressentent avec le sens du Christ (1 Cor. 2, 16) les nouvelles nécessités que d’autres sont incapables de connaître, et, poussées par la charité qui les presse, elles apportent, au temps opportun, le remède adapté. « Le cœur du sage comprend le temps et ses exigences » (Ecl. 8, 5), alors que le sot, par la dureté même et l’insensibilité de son cœur, confond tout. Concevant la vérité divine comme si elle était prisonnière des moules de la pensée d’une époque et l’Église catholique comme si elle était “confinée” aux exigences d’un lieu et d’un temps, il tend constamment à introduire un déséquilibre entre les réalités vivantes qui évoluent continuellement et les concepts qui, appelés à servir de normes directrices, demeurent stationnaires et comme pétrifiés (6).
La piété fervente, en revanche, suit les intuitions du cœur, les impulsions sûres et les instincts de la vie chrétienne, elle sait s’adapter à toutes sortes de conditions, pour se faire toute à tous. Elle renouvelle de la sorte le progrès de la discipline, et avec lui celui de la saine doctrine. C’est ainsi qu’elle en renouvelle les splendeurs lorsque l’Esprit-Saint intervient solennellement par les organes authentiques du Magistère, produisant ainsi une grande effervescence de la piété et une rénovation générale de la vie chrétienne (7).
__________
(1) Tel fut le cas de la réforme réalisée par sainte Thérèse. « Elle est nouvelle », s’exclamait le P. Bañez - en la défendant contre ceux, nombreux, qui tentaient de la détruire comme une innovation (cf. Chronique carmélitaine, L. I, c. 45), « elle est nouvelle, je l’avoue ; et comme telle elle a causé les effets que produit ordinairement la nouveauté chez les médiocres. Ce n’est pas une raison pour qu’il en soit de même chez les gens graves et prudents, car toute nouveauté n’est pas répréhensible. Est-ce qu’autrement les autres ordres religieux auraient été jamais fondés ? Les réformes que nous voyons chaque jour, et celles qu’ont connues nos prédécesseurs ne sont-elles pas survenues lorsqu’on les attendait le moins ? L’Église chrétienne n’a-t-elle pas elle-même été de nouveau réformée ? Assurément, jamais rien ne pourrait être augmenté en elle, si excellent que ce soit, si nous succombions tous à la peur pusillanime de la nouveauté. Ce qui est introduit pour la plus grande gloire de Dieu et la réforme de nos mœurs ne doit pas être appelé nouveauté ou invention, mais rénovation de la vertu, toujours ancienne. Les arbres sont-ils nouveaux parce qu’ils se revêtent au printemps, et le soleil, qui naît chaque jour ? Pourquoi serait-il alors répréhensible aux ordres religieux de se renouveler ? Qu’y a-t-il de plus répréhensible pour eux, de perdre leur antique splendeur ou de la recouvrer ? »
(2) Cf. Rom. 8, 5-8 ; 1 Cor. 1, 18-25 ; 2, 6-16 ; 3, 18-20 ; C’est pourquoi la Doctrine de Apôtres dit ceci : « Tout prophète qui parle en esprit, ne le mettez pas à l'épreuve et ne le jugez pas, car tout péché sera remis, mais ce péché-là ne sera pas remis » (Cf. Didaché, XI, 3). Cf. Mt 12, 32 ; Lc 12, 10.
(3)Somme de théologie, IIa IIae q. 171, prologue ; s. Jean de la Croix, Cantique spirituel, 37.
(4) « Quand on aime ce que l’on connaît de quelque manière, le même amour fait qu’on le connaît mieux et plus parfaitement » (Cf. S. Augustin, in Ioan. 18, 7 ; Tract. 96, 4 ; PL 35, 1870).
(5) Cf. 1 Cor. 1, 18-25 ; 2, 6, 8, 14 ; s. Jean de la Croix, Cantique spirituel, 26.
(6) « L’évolution doctrinale peut proposer de nouvelles questions et, par là même, de nouvelles conclusions. Quand l’Apôtre recommande d’éviter de profanes vocum novitates, il ne se réfère pas à ces nouvelles expressions, qui n’ont rien de profane et qui sont la naturelle efflorescence de l’esprit théologique. Ceux qui comprennent en quoi consistent la vie du dogme et l’évolution de la théologie ne mettront pas ces assertions en doute » (Cf. P. Gardeil, o.p., Le donné révélé et la théologie, 1910, p. 151).
(7) Jean V. Bainvel, La théologie catholique au XIXème siècle, 1904, intro. P. XIV.
ARINTERIANA
Paris - France | 2026 | Tous droits réservés
Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
LIENS RECOMMANDÉS
Biographie en espagnol par Fr. Manuel Á. Martínez de Juan, OP
MÈRE MARÍA MAGDALENA DE JESÚS, C. P.
Vie et œuvre [sur le présent site]
INFORMATIONS DIVERSES
