LE MAL ET L'ORDRE DE L'UNIVERS (6)
C’est pourquoi nous pouvons encore répondre à ceux qui, à la suite des anciens manichéens, prétendent invoquer contre l’ordre du monde l’existence de choses qui nous paraissent imparfaites, monstrueuses, laides, nocives ou inutiles, par ces mots énergiques avec lesquels l’immortel saint Augustin les interpellait : s’il est ridicule et stupide de dire que les instruments d’un sage artiste sont inutiles, parce que nous ne savons pas à quoi ils servent, est-il possible que la stupidité humaine atteigne un tel degré que l’on en vienne à reprocher à l’Auteur souverain de toutes choses ce que l’on ne se hasarderait pas à reprocher à un simple humain, comme si l’on connaissait ses insondables secrets et ses plans extraordinaires ?
Pour Lui, tout est beau, tout est utile ; parce qu’il se sert de tout pour le bon gouvernement de l’univers et pour le concert universel de toutes les choses. Nous-mêmes, pour autant que nous connaissions ses oeuvres, nous découvrons l’ordre et l’harmonie, qui clament en faveur d’un Ordonnateur suprême et nous invitent à le louer (1).
On nous objecte l’existence de tous ces animaux minuscules et imparfaits qui constituent les premiers échelons de l’échelle animale. Cependant, « cette échelle de perfectionnement, observe Janet, est précisément ce qui témoigne le plus en faveur d’une sagesse créatrice ; mais si les animaux sont inégaux en perfection, y a-t-il une seule espèce qui, prise en soi, n’ait précisément tout ce qu’il lui faut pour vivre ? (...) En quoi consisterait d’ailleurs cet animal parfait, qui serait, par hypothèse, la seule œuvre dans laquelle on reconnaîtrait la divinité ? Serait-il tellement parfait qu’il n’y en aurait pas au-delà un seul de possible ? Qui ne voit que cela est contradictoire d’une créature finie ? Et si l’on n’en pouvait concevoir de plus parfaits, ne pourrait-on pas toujours dire que celui qui aurait été créé, ne serait encore qu’une ébauche ? D’ailleurs comme l’a dit spirituellement Leibniz, “il ne faut pas que les tuyaux d’orgue soient égaux”. L’harmonie suppose les différences, et les différences ne vont guère sans l’inégalité. Une seule espèce d’animaux, si parfaite qu’elle soit, n’aura jamais la beauté ni la richesse de ce monde infini des espèces vivantes, qui animent l’univers. La reine des fleurs, la rose, serait elle-même moins belle, si elle était seule : il lui faut une cour, des soeurs moins brillantes et moins parées (...). Il faut que les eaux, les airs, la terre soient habités : il faut que tout ce qui puisse vivre, vive ; et qu’il n’y ait point de vide entre les formes des choses (non est vacuum formarum). La prodigalité de la nature n’est pas folie mais richesse, a dit un grand écrivain (G. Sand). La perfection absolue n’appartient pas au monde créé. Ce qui lui convient, c’est le perfectionnement, c’est l’accroissement indéfini ; et telle est la loi que suit la nature, c’est la plus digne du Créateur » (2).
Dans le plan grandiose de l’univers, tout a donc son utilité et sa place ; et ceux qui censurent une seule œuvre de Dieu ne font rien d’autre que de manifester leur présomption et leur ignorance, et de se rendre ridicules (3). Ainsi, les manichéens ne craignaient pas de présenter l’existence des mouches comme une calamité, en ignorant qu’elles détruisent des quantités de matériaux en putréfaction, qui pourraient nous infecter. Il est aujourd’hui à la mode de mettre en cause les microbes, comme s’ils étaient un mal gravissime, incapable d’être compensé par des biens plus grands. Cependant, si tous les êtres qui nous semblent dommageables ont leur importance dans l’économie de la nature, celle des microbes est capitale. Nous devons bien plus aux micro-organismes qu’aux autres êtres organiques la constitution géologique de notre globe ; il suffit de rappeler, pour l’établir, que la craie est constituée de leurs carapaces. Et les microbes actuels peuvent être considérés comme les principaux administrateurs de la vie organique. Sans eux s’accumuleraient en état indisponible, et en quantité énorme, les restes de matière organique que laissent les macrobes ; et comme les premiers matériaux indispensables à la vie sont limités, ils ne tarderaient pas à s’épuiser. Les microbes, si décriés, ont pour importante mission de désorganiser et d décomposer, par putréfaction et liquéfaction, ces matières organiques, et de les restituer au règne minéral, où elles pourront être à nouveau absorbées par les végétaux qui, à leur tour, les prépareront pour les animaux supérieurs. « Tel est, dit à juste titre Lemiére (Lutte de l'org. contre les micr., Science Cath. Juillet 1901, p. 717), le cycle que la matière parcourt continuellement. On voit là combien le rôle des micro-organismes est important, et combien l'intervention des microbes est nécessaire et indispensable ». Néanmoins, comme les autres éléments nécessaires à l'harmonie générale de la vie, leur action peut, dans certaines conditions accidentelles de lutte, causer des dommages, voire la mort, à des individus particuliers. Ce n'est pas une raison suffisante pour supprimer un bien général afin d'éviter cet inconvénient (4).
Cela ne signifie pas que le mal soit en soi un élément ou un constitutif essentiel du bien ; car celui-ci serait plus grand et meilleur s'il pouvait se manifester sans être accompagné d'aucun mal. Cependant, comme nous venons de le voir, il existe de nombreux biens qui seraient irréalisables s'ils n'impliquaient ou n'étaient pas accompagnés de certains maux. Ainsi, le mal devient comme une condition indispensable pour que de grands biens puissent naturellement exister ; et il appartient alors à Celui qui pourvoit sagement à toutes choses de ne pas empêcher ceux-ci, surtout lorsqu'ils sont très importants, et de tolérer ceux-là, en les disposant de manière à ce qu'ils contribuent eux-mêmes à rehausser l'harmonie.
« Que personne ne soutienne, dit le P. Weiss (Humanité et humanisme, p. 682), que la dissonance et la laideur sont indispensables à la beauté, ni que, par conséquent, le mal, en tant que mal, soit un instrument essentiel de la perfection du monde. Cependant, un bon maître sait même utiliser les dissonances pour favoriser ses desseins ; et les obstacles qui surviennent rendent plus évidents la puissance et la prudence de celui qui dirige les choses. La longanimité, l'amour et la toute-puissance de Dieu n'ont pas besoin du péché pour se glorifier devant les hommes. Mais ces qualités brillent à nos yeux d'un nouvel éclat lorsque nous les voyons triompher, imperturbables, de toute insurrection du mal... Après toutes sortes de tempêtes, la force de Dieu resplendit plus que jamais. Lorsque le monde croit s'être libéré pour toujours de l'empire de Dieu, alors même Dieu apparaît au milieu de lui, revêtu d'une plus grande puissance et d'une plus grande magnificence ».
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(1) « Quand ils disent cela, ils ne comprennent pas à quel point toutes choses sont belles pour celui qui les a créées et qui en est l'artisan, lui qui se sert de tout pour gouverner l'univers et qui le domine selon une loi souveraine. Si en effet un ignorant entre dans l'atelier d'un artisan, il y voit de nombreux instruments dont il ignore la raison d'être, et s'il est très sot, il les croit superflus. Mais l'artisan, qui en connaît l'usage, se moque de son ignorance et, sans s'arrêter à ses paroles déplacées, continue sans relâche son travail. Pourtant les hommes sont à ce point stupides que chez un artisan humain ils n'osent pas critiquer ce qu'ils ne comprennent pas, bien plus, quand ils le voient, ils croient que cela est nécessaire et institué pour quelque usage . En revanche, dans ce monde dont Dieu est proclamé le créateur et l'administrateur, ils osent critiquer beaucoup de choses dont ils ne voient pas les causes, et dans les œuvres et les instruments de l'artisan tout-puissant, ils veulent paraître savoir ce qu'ils ignorent. Je vois pourtant que toutes choses sont belles en leur genre (...). Car il n'est pas un corps d'animal, pas un de ses membres, où je ne trouve mesures, nombres et ordre qui concourent à l'unité d'une harmonie (...). S'ils y réfléchissaient, ces grands parleurs… loueraient Dieu l'artisan en tous lieux (...). En toutes choses où tu vois mesures, nombres et ordre, cherche l'artisan… Et tu n'en trouveras pas d'autre que là où se trouvent la mesure souveraine, le nombre souverain et l'ordre souverain, c'est-à-dire Dieu » (S. Augustin, Sur la Genèse, contre les manichéens, L. 1, chap. 16).
(2) Nous donnons ici non pas la traduction faite par le P. Arintero de ce passage, mais ce passage lui-même, quelque peu différend : Paul Janet, Le matérialisme contemporain, Librairie Germer Baillières, 1875, pp. 149-150.
(3) « La philosophie pessimiste, lorsqu'elle est sincère, dit Max Nordau (Paradoxes psychol. p. 84), ne semble être qu'une forme du profond mécontentement que nous fait expérimenter la nature limitée de notre intelligence. Ils voudraient comprendre le mécanisme du monde, et comme ils ne le peuvent pas, ils s'irritent et le dénigrent, tout comme un simple sauvage tire à satiété, en faisant des grimaces, sur la boîte à musique dont il a vainement essayé de comprendre le fonctionnement. Ils se glorifient d'être les seigneurs de la création, mais à chaque pas, ils doivent se résoudre à admettre que le pouvoir dont ils disposent ne va guère au-delà. Alors, remplis de mauvaise humeur, ils la condensent en ce système qu'ils appellent pessimisme. L'enfant qui tend la main vers la lune et qui, parce qu'il ne peut l'attraper, commence à pleurnicher, est, à sa manière, pessimiste, sans le savoir ».
Le fait que nous ne puissions pas bien connaître tous les grands desseins de la nature ne signifie pas que nous ne puissions pas identifier avec précision les fins immédiates et particulières d'un très grand nombre de phénomènes : nous pouvons apprécier le fonctionnement d'un marteau ou l'engrenage de certaines roues que nous avons sous les yeux, même si nous ne saisissons pas tout le plan des mécanismes d'une grande usine. « Celui qui soutient, écrit Mivart (Le monde, p. 511), que nous ne pouvons affirmer l'existence d'un “dessein” dans les divers procédés de la nature, sous prétexte que nous sommes incapables d'établir la cause finale de toute la série des phénomènes physiques, ressemblerait au soldat qui, ignorant le plan de campagne de son général, se croirait incapable de deviner quel est son dessein lorsqu'il envoie tout l'appareil médical à l'hôpital militaire ».
« Il n’est pas douteux, s’exclame le P. Monsabré (4e Conf.), que nous ne pouvons pas déterminer la fin de beaucoup de choses ; l'ordre est écrit en caractères gigantesques, dont notre faible regard ne peut embrasser l’ensemble. Cependant, l'existence évidente d'un ordre dans le monde suffit pour que la force de l'analogie conduise notre intelligence, de la sphère limitée qu’elle domine, à une sphère immense dominée par une intelligence souveraine ».
(4) « (...) le premier des biens immanents aux choses mêmes est la perfection de l’univers, perfection qui n’existerait pas si tous les degrés de l’être ne se rencontraient pas dans les choses. Il appartient donc à la providence divine de produire tous les degrés des étants. Et c’est pourquoi à certains effets elle a préparé des causes nécessaires afin qu’ils se produisent nécessairement, et à certains autres des causes contingentes pour qu’ils arrivent de façon contingente, selon la condition des causes prochaines » (Somme de théologie, Ia q. 22 a. 4). Cette contingence si propice au bien commun est celle qui cause les défauts et les maux particuliers. Cependant la perfection de l'univers, comme l'ajoute le Saint Docteur, l'exige ainsi. En effet, de même que la perfection de l'univers exige la diversité des êtres pour qu'il y ait différents degrés de bonté, « de même (elle) requiert qu’il n’y ait pas seulement des réalités incorporelles, mais aussi des réalités corporelles. De même, la perfection de l’univers exige que certains êtres puissent défaillir à l’égard du bien ; d’où il suit que parfois ils défaillent. Or, la nature du mal consiste précisément en ce qu’un être défaille à l’égard du bien. D’où il est évident que, dans les choses, le mal se rencontre au même titre que la corruption, car la corruption elle-même est une sorte de mal » (ib. q. 48, a. 2).
« La rencontre et la complication des fins et leur nécessaire subordination peuvent accidentellement entraîner certains effets apparemment nocifs, qui ne sont qu'une condition du bien. La membrane des yeux, pour être transparente, doit être très fine, et donc facile à déchirer. Mais il suffit que la nature prenne les précautions les plus générales. À ceux qui disent qu'elle devrait en prendre d'autres, je répondrai : jusqu'où ira ce raisonnement ? Serait-il nécessaire que la nature prenne tant de précautions que la machine organique ne soit pas soumise à la mort ?... Pourquoi ne serait-il pas sage qu'un plan prévoie que certains êtres cèdent leur place à d'autres ? Cela étant, il suffit qu'il y ait suffisamment de précautions pour garantir la persistance générale de la vie dans l'univers, sans qu'il soit nécessaire de garantir chaque individu contre tous les accidents possibles » (Janet. (C. finales, pp. 230,231).
La nature, prétend Büchner (p. 106), en accord avec Lotze, « aurait pu faire en sorte que les lames glissent sur le corps et que les épées taillent sans blesser ». Cependant, cette dernière affirmation implique une contradiction car tout coup est une blessure ; et la première l'implique presque également, car l'utilisation des balles suppose qu'elles ne rebondissent pas ; si elles devaient toujours rebondir, nous ne les fabriquerions pas. — D'ailleurs, à quoi pourrait nous servir un organisme totalement invulnérable ? Notre sensibilité, et même notre mobilité, seraient bien réduites avec une armure capable de faire rebondir partout une balle de Maüser ou un obus !
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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