LE MAL ET L'ORDRE DE L'UNIVERS (2)
La vie est assurément assombrie par la peur de la mort, mais c’est parce que la vie est douce. Si elle ne l’était pas autant, la peur de la perdre ne serait pas si amère. Il vaut d'ailleurs mieux avoir une vie, même périssable et courte, que de n’en avoir jamais une. Il est certain que la douleur du cerf excède le plaisir de la bête sauvage qui le dévore. Néanmoins, ce plaisir n’égale pas ni ne souffre de comparaison avec celui que le cerf lui-même a expérimenté à vivre ce qu’il a vécu (1). En toute hypothèse, peut-être cette mort violente mais courte est-elle préférable pour lui au fait de mourir lentement, à la suite de longues souffrances, comme meure souvent son ennemie.
C’est ainsi que les maux eux-mêmes ont leur aspect et leurs conditions de biens. L’exception permet de mieux connaître et de confirmer la règle ; l’anomalie fait ressortir la loi ; la monstruosité met en relief l’harmonie et la beauté. Elle nous révèle bien souvent d’autres lois supérieures, aussi générales qu’importantes, auxquelles elle obéit et dont le bien dépasse de beaucoup celui d’un individu particulier. La douleur et la faim, etc., nous évitent de nombreux maux plus grands, de la maladie, de la destruction et de la mort ; elles nous stimulent à nous procurer les biens dont nous avons besoin (2). Si la faim et la douleur n’étaient pas présentes, nous nous livrerions à l’oisiveté, nous ne ferions pas attention à ne pas nous blesser, à malmener notre organisme, ou à utiliser nos organes sensitifs, etc.
Ainsi, nous affaiblirions notre sensibilité, nous bouleverserions notre digestion, nos autres fonctions et jusqu’à notre vie même, surtout une vie consacrée à la culture de la raison et de la vertu, laquelle deviendrait quasiment impossible (3). De sorte que le bien moral, qui est le principal de tous les biens – et le seul qui, aux yeux de Kant lui-même, peut donner raison de l’existence du monde – réclame certains maux physiques. Ceux-ci sont comme des sentinelles indispensables qui nous éveillent et nous avertissent afin que nous évitions des maux plus grands (4).
Le mal moral lui-même, le plus étrange et le plus étonnant, puisqu’il est le bouleversement de l’ordre éternel de la droite raison, est l’occasion de grands biens. Il conditionne et a pour conséquence ceux qui nous ennoblissent le plus et dont nous pouvons être le plus fiers, tels que la vertu, le mérite, la liberté. De quel prix ne payerions-nous pas ce dernier don, qui nous élève tellement au-dessus des animaux ? Quel mérite auraient nos actions si toujours, par nécessité, elles devaient être bonnes sans avoir pu être mauvaises ? Le fait de pouvoir pécher et de résister malgré tout courageusement aux sollicitations des passions est ce qui met en valeur et permet d’apprécier les mérites du saint héros, « qui a pu faire le mal, et ne l’a pas fait ; ses biens s’affermiront dans le Seigneur, et l’assemblée dira ses largesses » (Sir. 30,10).
Quel titre aurions-nous aux récompenses éternelles, si nous n’avions aucune part en nos mérites ? Or le mérite est impossible sans la liberté, et la liberté humaine, que le Créateur respecte tellement [« Tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement » (Sag. 12,18)] est la véritable cause des maux moraux que nous déplorons. Il est certain que Dieu pourrait très bien éviter ces derniers, mais ce serait en violentant ou en contraignant de quelque manière notre liberté, ce qui ne conviendrait pas. En outre, le vice des méchants met en relief la vertu des bons, et il est parfois la condition indispensable pour que cette vertu se manifeste : sans le bourreau, il n’y a pas de martyrs, et le mérite de ceux-ci pèse bien plus aux yeux de Dieu que le crime de ceux qui les mettent à mort. Si ce crime, et en général le vice, demeuraient impunis, et si l’ordre moral n’était pas rétabli, alors et alors seulement l’argument [relatif à l’inexistence d’un Législateur suprême] serait fort. Mais l’Auteur de l’ordre moral sait très bien le rétablir, et même le rehausser sur les mêmes chemins où il paraissait avoir été ruiné. Il le rétablira avec certitude, si ce n’est pas en cette vie, ce sera en l’autre. Aucun vice ne demeurera sans juste châtiment, de même qu’aucune vertu ne demeurera sans digne récompense. Le châtiment des méchants fera ressortir la justice divine infinie, comme la récompense des bons illustrera la bonté et la miséricorde infinies de Dieu.
Ainsi donc, l’existence du mal est justifiée par les propres exigences du bien de la nature, car certains biens excellents et même indispensables ne pourraient aucunement se réaliser si l’on ne tolérait, pour le moins, quelques maux mineurs qui leur servent de condition. Or c’est le propre d’un législateur prudent que de ne pas aller jusqu’à cette extrémité d’exclure tout mal, si petit soit-il, au point que soient exclus de très grands biens, ce qui constituerait un mal plus grand encore (5).
La suppression de tout mal physique ou physiologique impliquerait la destruction de l’ordre physiologique et physique. Et pour exclure radicalement le mal moral, il faudrait supprimer, de la même manière, l’ordre moral lui-même. Mieux vaut que ces ordres existent, quoiqu’avec quelque mal, plutôt qu’ils n’existent en aucune manière.
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(1) Nous exagérerions beaucoup la douleur des animaux si nous la croyions semblable à la nôtre. En voyant comment les races humaines inférieures la ressentent et la craignent beaucoup moins que les races supérieures, nous devons supposer, comme le fait remarquer Mivart (Le monde, p. 418), que « chez tous les animaux, elle doit être inférieure à celle des hommes les plus dégradés ». Pouvons-nous supposer qu'elle est grande chez le papillon
qui, après s'être brûlé successivement plusieurs pattes dans la flamme d'une bougie, continue à y revenir avec obstination ? Si l'on coupe soudainement à une guêpe en train de manger du miel sa taille fine, cette perte d'abdomen lui semble insignifiante ; elle continue à manger sans prêter attention à la douleur, et avec d'autant plus de plaisir qu'elle ne peut plus se rassasier, car à mesure qu'elle mange, le miel s'écoule par la blessure.
(2) « Tout comme l'amour est utile et nécessaire à la vie de l'espèce, il en va de même pour l'individu, écrit Kichet (Probl. Causes finales, p. 14-17), la peur, le dégoût et la douleur... L'animal effrayé s'enfuit et évite le danger. Celui qui serait incapable de ressentir la moindre peur ne pourrait pas jouir d'une longue vie. Le vertige ou la peur des abîmes est également une protection qui nous empêche de nous engager sur des chemins dangereux. Si le lièvre n'avait pas sa timidité proverbiale, il n'existerait plus. Si les animaux aimaient les plantes vénéneuses, ils périraient très vite empoisonnés par celles qui pullulent autour d'eux. Ce que je dis du dégoût s'applique à plus forte raison à la douleur. Au risque de passer pour un physiologiste préhistorique, je persiste à croire que la douleur a une raison d'être ou une cause finale. Des êtres insensibles ne pourraient résister aux injures du monde extérieur sans cette sentinelle de la vie qui les protège. Lorsque l'on sectionne le nerf de la 5e paire qui rend l'œil sensible, comme le contact des objets ne lui cause pas de douleur, l'animal cesse de se défendre ; et au bout de trois ou quatre jours, la cornée blessée s'ulcère et l'œil est perdu. Si seule notre intelligence veillait à nous préserver des blessures, des fatigues, des empoisonnements et des dangers de toute sorte, il n'y aurait probablement plus d'hommes au bout d'une semaine. Même une intelligence dix fois plus pénétrante que la nôtre n'aurait pas la sagesse et la prudence nécessaires pour éviter les dangers qui nous entourent. Mais notre sensibilité cutanée, si exquise et toujours en éveil, vaut mieux que les déductions les plus savantes ; et pour éviter un danger, il n'y a pas de syllogisme plus irrésistible que la douleur d'une brûlure, d'une morsure ou d'une contusion. »
(3) « Quelle serait, demande Mivart (p. 411), la condition sociale, intellectuelle et morale d'un peuple dans lequel personne, quoi qu'il fasse, ne pourrait se nuire ? Quels progrès feraient les arts de la vie s'il n'y avait jamais ni faim ni soif, ou si ceux-ci pouvaient être satisfaits sans aucun effort pénible, ou s'il n'y avait pas besoin de vêtements ni de précautions hygiéniques ? Les privations que nous subirions dans cette vie sans épreuves seraient incomparablement plus pénibles que la simple privation de tel ou tel bien matériel ; car d'un point de vue moral, nos pertes seraient alors incalculables. N'est-ce pas justement les difficultés et les dangers de ce monde qui suscitent les efforts les plus nobles et élèvent le niveau moral de peuples entiers ? » — De plus, « les preuves évidentes de l'immortalité de l'âme », ajoute-t-il (p. 415), nous font voir comment « les souffrances du présent nous apparaîtront un jour pleines de bénédictions cachées ».
(4) « Les sensations agréables ou désagréables, dit Ferrier (Les fonct. du cerveau, p. 418), peuvent être considérées comme l'expression subjective de l'harmonie ou de la discorde physique entre l'organisme et les influences qui agissent sur lui. Une sensation douloureuse est un désaccord physiologique, incompatible avec la santé ou le bien-être. Spencer lui-même (De L’éducation, 7e ed. pp. 13, 31, 147) souligne la grande importance des sensations douloureuses dans l'éducation des enfants et le développement de leurs facultés, en leur procurant des connaissances très utiles qu'il serait vain d'essayer de leur inculquer d'une autre manière. Aucune leçon ni aucun conseil n'est aussi efficace pour vaincre leur penchant à s'amuser avec le feu que la douleur que leur cause le contact avec la flamme d'une bougie. L'organisme, dit Pesch (Arc. I, p. 293), fuit la douleur avec une impulsion plus forte que celle avec laquelle il recherche le plaisir ; car la répulsion de ce qui est nocif contribue plus efficacement à la conservation de l'individu que la recherche de ce qui est utile ». — Conformément à cela, le Docteur angélique répondait déjà à l’objection tirée de s. Augustin selon laquelle « personne ne fuit la douleur plus qu'il ne cherche le plaisir », que « l'amour du plaisir est moindre que l'amour de notre conservation, auquel correspond la fuite de la douleur. C'est pourquoi on fuit la douleur plus qu'on n'aime le plaisir » (Somme de théologie, Ia Iiæ, q. 29, a. 3 ad 1).
(5) « Dieu, la nature ou tout autre agent font ce qu’il y a de meilleur dans le tout, mais non ce qu’il y a de meilleur dans chaque partie, si ce n’est par rapport au tout, comme nous l’avons dit plus haut. Or le tout, c’est-à-dire l’universalité des créatures, est meilleur et plus parfait s’il y a en lui des êtres qui peuvent s’écarter du bien et qui dès lors en déchoient, Dieu ne les en empêchant pas. En effet, il appartient à la Providence, non de détruire la nature, mais de la sauver, dit Denys ; or il est conforme à la nature des êtres que ceux qui peuvent défaillir défaillent quelquefois. Et d’ailleurs, dit S. Augustin, “Dieu est si puissant qu’il peut faire sortir le bien du mal”. De sorte que beaucoup de biens seraient supprimés si Dieu ne permettait que se produise aucun mal. Le feu ne brûlerait pas si l’air n’était pas détruit ; la vie du lion ne serait pas assurée si l’âne ne pouvait être tué ; et on ne ferait l’éloge ni de la justice qui punit, ni de la patience qui souffre, s’il n’y avait pas l’iniquité d’un persécuteur » (Somme de théologie, Ia, q. 48 a. 2 ad 3).
ARINTERIANA
Paris - France | 2026 | Tous droits réservés
Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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