LA TRADITION CATHOLIQUE (7)
Pour bien des esprits entièrement façonnés par des moules anciens, et incapables de la moindre souplesse pour s’adapter aux systèmes nouveaux, aller à l’encontre d’Aristote – y compris en des points où les anciens Pères le rejetaient le plus – équivaut à aller à l’encontre de l’Évangile. Et lorsqu’accompagné par le progrès scientifique et social, le développement spontané de la Tradition fait remonter une idée ou une tendance qui partent du fond même de la vie chrétienne, si celles-ci viennent à heurter des anciens préjugés d’école, certains théologiens « fossiles » – qui semblent ne plus vivre ni penser selon le Verbe de vie qui renouvelle toutes choses – les prennent pour des innovations dangereuses, en sacrifiant ainsi l’esprit même de la tradition divine à des formes trompeuses d’anciennes adaptations, ou à de vieux préjugés humains que l'Église a rejetés ou condamnés (1). Tout cela provient, pour une grande part, de l’idée fausse qu’ils se font de la Tradition catholique, en la supposant déjà totalement cristallisée dans un certain nombre de formules archaïques, alors que les paroles de notre Sauveur sont toutes esprit et vie, qui ne se « cristallisent » jamais, et moins encore se pétrifent.
§ III.- Concept approprié de la Tradition. – Idées inexactes. – La doctrine vivante qui s’étend et grandit. – La régénération spirituelle et les virtualités latentes : les paroles de vie. La croissance et la pleine conscience : la vie pratique et la doctrine explicite. – La Tradition et la transmission de l’Esprit.
« La Tradition, comme le note Blondel, n’est pas un dépôt figé, inerte, inventorié une fois pour toutes ou incapable de croissance, comme certains se l’imaginent ; elle n’est pas davantage une suite d’innovations, comme le voudraient les protestants. Bien plus qu’un simple legs doctrinal, elle est - nous l'avons dit – un héritage biologique. Si elle transmet fidèlement ce qui a été bien pensé et bien formulé, elle conserve et transmet avec non moins de fidélité, comme des caractères latents qui tendent encore à se manifester et à se développer en leur temps, mille pensées jamais formulées, ni même explicitement pensées, et mille virtualités qui, au moment voulu, iront s’épanouir et monter à la pleine conscience – de la même façon que, chez une espèce ou une race, les caractères latents ou embryonnaires se transmettent avec une tendance à se développer toujours davantage.
« L'enseignement chrétien, dit Newman (Essay on Development, pp. 144-145), est un vaste système qui ne peut se laisser enfermer en quelques phrases, ni même dans un traité : il consiste en un corps de vérités qui pénètre l’Église comme une atmosphère ; en partie écrit, en partie non écrit, comme interprétation ou supplément de l’Écriture, tantôt conservé en formules intellectuelles, tantôt latent dans l’esprit et dans dans la vie morale des chrétiens ; tout cela constitue la Tradition, qui existe d’abord dans le sein même de l’Église, et qui va se manifestant dans les écrits d’hommes éminents à mesure que la Providence le dispose. Tel est l’enseignement qui s’offre aujourd'hui aux chrétiens, bien que sous des formes diverses, tantôt comme commentaire des articles du Credo, tantôt comme supplément ».
La Tradition s'enracine donc plus dans la vie pratique que dans la vie spéculative ; dans l'action et le sentiment plus que dans la réflexion et l'expression. Car elle transmet fidèlement - et même de préférence - ce qui a été bien vécu, même si ce n'est pas encore tout à fait bien senti ; et ce qui a été vécu et confusément ressenti ou pressenti, même si cela n'a jamais été pensé, et encore moins expressément formulé (2). Elle n'est donc pas un pur droit coutumier, ni même un simple legs verbal destiné à compléter le texte écrit. Si la Tradition ne comprenait que les confidences orales des Apôtres – c’est-à-dire la doctrine qui, sans être écrite, était pensée et même déjà formulée en paroles, formant d’emblée comme un code de droit coutumier – alors, faute d’avoir été mise par écrit rapidement, elle n’aurait pas pu résister aux injures du temps, aux infidélités de la mémoire, à la diversité des appréciations individuelles, ni aux changements et aux progrès de la discipline. Elle en serait vite venue à être tout à fait oubliée ou défigurée. Tout ce qu’elle aurait pu contenir d’important se trouverait assurément consigné dans les écrits des premiers Pères. En revanche, ce qui ne s’y trouverait pas indiqué d’une manière ou d’une autre perdrait toute garantie d’authenticité. L’Église ne trouverait pas alors en elle, comme elle le trouve, un trésor toujours inépuisable de ressources aussi sûres et authentiques que nouvelles.
Or elle conserve toujours fidèlement quelque chose qui n'est pas encore exploité, ni exploré, ni même imaginé, précisément parce qu'elle est une réalité vivante qui, tout en restant la même, germe et porte sans cesse de nouveaux fruits : elle est comme une doctrine inconsciemment assimilée, incorporée, vécue, qui, à mesure qu'elle se développe, offre des aspects nouveaux et des manifestations très variées d'un même fond ; celles-ci travaillent et agissent en permanence, même si on ne peut s'en apercevoir qu'au fur et à mesure qu'elles remontent à la surface et passent de la région du subconscient au champ de la conscience, de l'implicite vécu à l'explicite connu, sans cesser pour autant d'être une seule et même chose (3). C'est pourquoi il n'est pas rare d'être assez surpris en découvrant « ce que nous sommes, ou ce que nous possédons, sans l'avoir su ».
De fait, en renaissant en Jésus-Christ, en recevant ses influences invisibles et son propre Esprit vivifiant, en subissant son ascendant divin, en assistant à ses œuvres admirables, en entendant ses paroles fécondes et concentrées, qui sont esprit et vie, les premiers disciples, et avec eux tous ceux qui leur ont succédé et se sont incorporés à l'organisme mystique de son Église, ont reçu de lui, et continuent de recevoir encore comme de leur véritable Tête, quantité d'influences, d'énergies et de virtualités latentes qui, comme autant de germes de vie, devaient se développer peu à peu pour se manifester et porter leur fruit en temps voulu (4).
Certaines paroles restées incomprises, ou dont la portée leur semblait trop courte (cf. Lc 18, 34), demeurèrent comme oubliées, enfouies au fond de leur subconscient, sans venir à la lumière jusqu'à ce qu’une conjoncture opportune permette de les faire apparaître en révélant quelque chose de leur contenu : « Et alors ils se souvinrent de la parole que Jésus avait dite » (cf. Jn 2, 17. 22 ; Mc 14, 72). Ces paroles, et toutes ces énergies divines conservées inconsciemment, ne sont pas restées mortes. Chaque jour elles fermentaient, germaient et produisaient des fruits de vie. Ce qui, au début, ne paraissait rien ou presque, faute d'avoir encore révélé sa portée, manifeste à la fin une virtualité immense, en se déployant sous la forme d'une lumière doctrinale nouvelle ou d'une Institution prodigieuse, où se laissent en quelque sorte deviner les trésors infinis de sagesse qui sont enfermés dans le Christ (5). À SUIVRE
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(1) « (…) s’il se rencontre dans les docteurs scolastiques quelque question trop subtile, quelque affirmation inconsidérée, ou quelque chose qui ne s’accorde pas avec les doctrines éprouvées des âges postérieurs, qui soit dénué, en un mot, de toute valeur, Nous n’entendons nullement le proposer à l’imitation de notre siècle. (…) pour éviter qu'on ne boive une eau supposée pour la véritable, une eau bourbeuse pour celle qui est pure, veillez à ce que la sagesse de saint Thomas soit puisée à ses propres sources, ou du moins à ces ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encore purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs : de ceux, au contraire, qu'on prétend dérivés de la source, mais qui, en réalité, se sont gonflés d'eaux étrangères et insalubres, écartez-en avec soin l'esprit des adolescents » (Léon XIII, Encycl. Aeterni Patris, 4 août 1879 ; Pie X, Encycl. Pascendi, 8 septembre 1907, 3).
(2) La Commission des cardinaux et des théologiens consultée en 1852 par Pie IX sur la possibilité de définir le dogme de l’Immaculée Conception, répondit, avec beaucoup de justesse, qu’il n’était pas nécessaire, pour attester la Tradition, d’invoquer une série ininterrompue de témoignages patristiques ; et qu’il suffisait – pour pouvoir définir une vérité – de l’accord actuel au sein de l’épiscopat catholique, ou que la pratique de l’Église l’autorise.
« La pratique de l’Église, écrit Pourrat (Théol. sacram. p. 49), a toujours largement précédé la théorie. Bien avant que les auteurs ne songent à analyser le rite sacramentel, l’Église établissait, par sa propre conduite, les fondements des spéculations futures ». C’est pourquoi, dans tant de questions dogmatiques, on a statué en vertu de cette pratique, dont l’autorité, selon saint Thomas (Somme de théologie, 2-2, q. 10, a. 1), est au-dessus de tous les Docteurs : « Ce qui possède la plus haute autorité, c’est la pratique de l’Église, à laquelle il faut s’attacher jalousement en toutes choses. Car l’enseignement même des docteurs catholiques tient son autorité de l’Église. Il faut donc s’en tenir plus à l’autorité de l’Église qu’à celle d’un Augustin ou d’un Jérôme ou de quelque docteur que ce soit » (Somme de théologie, 2-2, q. 10, a. 12).
(3) « Que, grâce à ton explication, l’on comprenne plus clairement ce que l’on croyait auparavant de façon plus obscure. Que, par toi, la postérité se félicite de comprendre ce que l’Antiquité vénérait sans le comprendre. Enseigne cependant les mêmes choses que tu as apprises, de sorte que, lorsque tu parles d’une manière nouvelle, tu ne dises pas des choses nouvelles » (Vincent de Lérins, Commonitorium, chap. XXII).
(4) « Si nous étions plus spirituels, dit sainte Madeleine de Pazzis (1° P , chap. 6), nous verrions que les bonnes inspirations nous parviennent au moment précis où nous en avons besoin, sans ni devancer ni retarder d’un instant ». Cf. Luc 12, 12.
(5) Cf. Eph., 3, 5-11 ; Col. I, 26 ; 2, 2-3. « Quels qu’aient été les mystères et les merveilles découverts par les saints Docteurs et compris par les âmes saintes, remarque saint Jean de la Croix (Cantique spirituel 37), il leur restait toujours à dire et même à comprendre. Ainsi, il y a beaucoup à approfondir dans le Christ car c’est une mine abondante aux nombreuses cavités remplies de trésors. Même en creusant profondément, on n’en trouve jamais ni la fin ni les limites. Bien au contraire, on découvre en chaque cavité de nouvelles veines et de nouvelles richesses, ici et là. C’est pourquoi saint Paul (Col., 2, 3) dit du Christ lui-même qu’en lui « se trouvent cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ».
Conformément à cela, saint Thomas lui-même enseigne expressément que, outre les vérités de la foi catholique, qui sont proposées à l’assentiment de tous les chrétiens, il existe d’autres mystères plus cachés ou plus sublimes, qui sont en quelque sorte réservés aux âmes très parfaites, auxquelles l’Esprit de révélation les dévoile progressivement par le don de sagesse – ou celui d’intelligence – tandis que, par le don de science, il les dirige dans leurs actions, leur enseignant comment elles doivent se conduire. « La révélation prophétique, prévient ainsi le saint Docteur (2-2, q. 171, prol.), s’étend non seulement aux événements futurs des hommes, mais aussi aux choses divines ; et en ce qui concerne ce qui est proposé à tous de croire, qui relève de la foi ; et en ce qui concerne les mystères plus élevés, qui sont ceux des parfaits, et qui relèvent de la sagesse (…). Elle s’étend également à la direction des actes humains, ce qui relève de la science ».
« Il y a beaucoup de choses que tu ignores encore », dit le Vénérable Barthélemy des Martyrs (Comp. Myst. c. 26), car tu n’es pas encore passé de la Théologie de l’intellect à la Théologie du cœur ; de la science à la sagesse ; cette Théologie s’appelle à juste titre Mystique, c’est-à-dire cachée, car elle n’est connue que de très peu de gens ».
C’est pourquoi les âmes ainsi illuminées méritent, au sein de l’Église, - à l’instar des ministres du Sanctuaire, oints pour dispenser les divins mystères – un respect très spécial de tous les fidèles : « Ne touchez pas à mes christs et ne faites pas de mal à mes prophètes ! » (Ps. 105, 15).
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
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